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Les "petits Lu" sont à l'origine d'un mouvement
citoyen sans précédent. En appelant au boycott, ils
défendent non-seulement leurs emplois, mais proposent un
autre rapport au travail. Explications.
Lorsqu'il
a annoncé la fermeture des usines Lu de Calais et Evry (usines
rentables, rappelons le), le groupe Danone (dont les bénéfices
ont augmenté de 10,2 % l'an passé) s'attendait sans
doute à une réaction violente et légitime des
salariés, jetés sans ménagement après
plus de trente années de bons et loyaux services. Sans doute
la direction avait-elle anticipé, et peut-être même
budgeté, un pétage de plombs collectif, un déchaînement
de violence contre l'appareil de production.
Pugnaces
Mais, ce que le groupe Danone n'avait pas dû prévoir,
c'est que les ouvriers étaient autrement plus intelligents
et pugnaces que des moutons impulsifs. Au lieu de mettre leur usine
à sac ou bien d'aller déverser des tonnes de biscuits
devant le ministère de l'Emploi, " les petits Lu ",
comme ils se surnomment eux-mêmes, ont décidé
de lancer une vaste campagne de boycott contre l'ensemble des produits
fabriqués et commercialisés par Danone.
Plier
le géant
" Quant on a vu que les gens du gouvernement ne bougeaient
pas pour nous défendre, on s'est dit, explique une ouvrière
de l'usine de Calais, qu'on pourrait agir en tant que consommateur.
On a photocopié et diffusé la liste des produits fabriqués
par notre groupe et on invite les gens à ne plus les acheter.
Si on fait ça, c'est pour montrer à Danone qu'il n'est
rien sans les consommateurs et les salariés français.
" A Calais, où Technikart a catapulté une de
ses unités mobile, la résistance s'est organisée
afin de faire plier le géant du yagourt.
Jacky
Henin
Beaucoup moins défaitiste que Lionel Jospin et Elisabeth
Guigou, devenus de simples gérants du fait accompli (une
ouvrière : " Vous appelez ça un gouvernement
de gauche, vous ? "), la municipalité communiste de
la Ville a relayé l'action des Lu, retirant des cantines
scolaires et des maisons de retraite les produits Danone. Le maire,
Jacky Henin, s'est même prononcé pour que le boycott
local s'étende à l'ensemble du pays (comme l'ont suggéré
Robert Hue et Noël Mammère). Ce n'est pas tout.
Ras-le-bol
A Calais, en signe de solidarité, de nombreux restaurateurs
et cafetiers ont arrêté de servir de la Badoit et de
l'Evian. " Les Anglais sont aussi sensibilisés à
notre problème, explique une ouvrière. Ils nous demandent
la liste des marques à boycotter. Il y a également
des supermarchés d'autres régions de France qui nous
ont fait savoir qu'ils retiraient les produits de leurs rayonnages.
" Petit à petit et avec beaucoup de spontanéité,
le mouvement s'étend, signe d'un ras-le-bol de plus en plus
fort à l'égard de l'anti-humanisme comptable du système.
Un
acte citoyen
Aujourd'hui, alors que l'économie a dévoré
le politique, que les grands groupes capitalistiques considèrent
les êtres humains comme de simples variables désincarnées,
les gens commencent à agir par eux-même, en contrôlant
ce qu'ils mettent dans leurs caddies. Désormais, le fait
de ne pas acheter un paquet de Pepito ou bien de se priver d'un
Gervais au fruits est devenu un acte citoyen. En revanche, si vous
continuez à manger des triscottes au petit déjeuner
ou bien à boire de la Volvic pour imiter votre idole Zizou,
eh bien vous soutenez un groupe qui saccage des vies sans le moindre
état d'âme.
La
dignité
Pour que l'action des Lu fonctionne, il faut que tout le monde s'y
mette, que les managers de chez Danone voient les courbes de vente
se briser, que vos enfants arrêtent de manger des Capitain
choc et des Princes, que vous remplaciez à l'apéro
les Belin et les Chisters par des chacahuètes fabriqués
dans la dignité. Il faut que le patron de Danone, qui a toujours
entretenu une image sociale vis à vis de l'extérieur,
voit l'aura de son groupe se ternir et se rabougrir. Il faut que
chacun y mette du sien. " On est étonnés par
la sympathie que suscite notre mouvement, confie une ouvrière.
"
Solution
cruelle
" L'autre jour, trois personnes sont entrées dans l'usine
et nous ont donné spontanément 100 francs chacune.
On a voulu les leur rendre parce qu'on avait pas mis en place de
cagnotte. Ils ont insisté et nous on dit qu'on en aurait
besoin pour acheter du papier et continuer à diffuser la
liste des produits à boycotter. C'est touchant, quand même
"
Le boycott est une solution, mais - il ne faut pas se leurrer -
c'est une solution cruelle, un peu comme l'amputation qui permet
d'éviter la gangrène. " Pour nous, explique une
ouvrière, c'est douloureux d'appeler au boycott.
Boycott
temporaire
" On aime nos produits. On a envie de continuer à les
fabriquer, on a envie que les gens continuent à les acheter.
Et puis on se sent une responsabilité vis à vis des
salariés des autres usines qui n'ont pas été
fermées. Ils faut qu'ils puissent continuer à vivre.
C'est pour ça que nous avons opté pour un boycott
temporaire. " Ohé, Lionel Jospin, tu as entendu ! Tu
as vu la dignité blessée de ces gens là ! Il
est temps que tu te réveilles ! Que tu uvres pour ceux
qui ont voté pour toi et qui sont aujourd'hui obligés
de faire ton boulot à ta place !
De
la Danette
Trouves-tu normal que des gens spécialisés dans la
biscuiterie industrielle se transforment en adbusters pour pallier
tes faiblesses et ta lâcheté ? Soyons clair, Lionel
: ton bilan et tes chiffres du chômage en baisse ne vaudront
rien si tu ne t'élèves pas contre la sauvagerie des
ces actes là, si tu laisses faire un groupe qui anéantit
brutalement des vies humaines pour le seul appétit de ses
actionnaires (sans même avoir la décence d'annoncer
en face à ses salariés qu'il ne veut plus d'eux).
Les gens ne sont pas des chiffres ! Le jour où vous aurez
compris cela, on pourra recommencer à manger de la Danette.
Pas avant.
Nicolas
Santolaria
(1)Une
manifestation nationale est prévue le 21 avril à Calais.
Lire
aussi le " yaourt final " de
Alexandre Lazerges
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